«Il faudrait pour le bonheur des États que les philosophes fussent rois et que les rois fussent philosophes»


HENRI GUAINO :
«L’Union pour la Méditerranée ne peut naître que d’un grand rêve de paix et de civilisation»
Entretien avec le conseiller spécial du président Sarkozy,
mené par Mohamed Chafik Mesbah



L’esprit de cette union, c’est qu’il n’y a pas, d’un côté, le Nord, et de l’autre, le Sud, mais qu’il y a le Nord et le Sud qui décident ensemble, travaillent ensemble, qui assument ensemble une part de destinée commune...»

Bio-Express Henri Guaino

Né le 11 mars 1957 à Arles (Bouches-du- Rhône), Henri Guaino effectue ses études primaires et secondaires dans cette ville avant de rejoindre l’Institut d’études politiques de Paris puis les universités Paris IX-Dauphine et Paris IV-Sorbonne. Diplômé de l’IEP de Paris (service public), il est également licencié d’histoire et titulaire d’un diplôme d’études approfondies de politique économique. Il consacre le début de sa carrière à des activités directement liées à la finance. Économiste au Crédit Lyonnais de 1982 à1986, chargé de mission à la direction du Trésor et secrétaire général adjoint du Club de Paris de 1987 à 1988, il est, de 1988 à 1990, responsable de recherche finances au groupe Louis Dreyfus puis responsable des activités banque d’affaires et gestion des participations à la Mutuelle artisanale de France (MAAR). Il entame, ensuite, une deuxième carrière qui le rapproche plus de la politique en qualité de chargé de mission auprès de Philippe Seguin, président de l’Assemblée nationale (1993) puis de Charles Pasqua, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire (1994-1995). Lors de la campagne pour la présidentielle de 1994, il est, avec, notamment, Olivier Todd, le pourfendeur de la «fracture sociale», formule qui a fait la fortune électorale du président Jacques Chirac. De 1994 à 1998, il est commissaire général au Plan, ce qui correspondait, en effet, à sa formation et à sa vocation. Mais son indépendance d’esprit lui vaut d’être limogé, cependant, par le Premier ministre Lionel Jospin qui lui reproche un rapport sur le chômage qui déroge à la position du gouvernement. Après son éviction du Commissariat au plan, Henri Guaino est contraint de recourir à des expédients. A l’initiative de Charles Pasqua, il est en charge, de 1999 à 2000, de l’élaboration d’une charte d’aménagement et de développement du territoire des Hauts-de-Seine, puis il est, de 2002 à 2004, conseiller scientifique de l’Agence pour la diffusion de l’information technologique (ADIT) et de 2003 à 2008, administrateur de l’Agence pour l’environnement et la maîtrise de l’énergie (ADEME). Homme d’idées, Henri Guaino fait face aux contrariétés du destin et maintient à flots, à toute épreuve, son potentiel de réflexion en préservant, en particulier, ses rapports continus avec l’université et la presse.
Chargé de cours de 1984 à 1987 à l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) et à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, il est maître de conférences à l’IEP de Paris de 1988 à 2003. Dans le même temps, de 2000 à 2007, il collabore par des chroniques souvent percutantes aux journaux français Les Echoset La Croix. Son véritable mentor, Philippe Seguin, président de la Cour des comptes, lui offre un poste d’attente, en septembre 2006, avec le titre de conseiller-maître à la Cour des comptes, un poste d’attente qui était le bienvenu. Après avoir contribué à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy, il rejoint l’Elysée, en mai 2007, pour occuper le poste très convoité de conseiller spécial du président de la République française. Connu pour son tempérament ombrageux, Henri Guaino, qui a voté non au Traité de Maastricht et à la Constitution européenne, entretient des convictions forgées qui le situent aux antipodes des usages du microsome parisien. C’est en ce sens qu’il est, propablement, la personnalité française la plus imprégnée du projet «Union pour la Méditerranée». Autrement, il aime cultiver sa singularité comme il s’y livre dans les ouvrages qu’il a publiés : L’étrange renoncement (1988) , La France est-elle soluble dans l’Europe ? (en collaboration avec Daniel Cohn-Bendit, 1999) et La sottise des modernes (2002). Henri Guaino est marié et père de trois enfants.

Paris, rejoignant, ce mercredi 2 juillet 2008, le palais de l’Elysée pour rencontrer Henri Guaino, le conseiller spécial du président de la République française, je m’attendais, en toute honnêteté, à y trouver un faste ostentatoire à travers les lieux visités et les objets exposés ainsi qu’un cérémonial protocolaire des plus guindés. Arrivé tôt au rendez-vous, je fus convié à patienter dans un hall utilisé, en effet, comme salle d’attente et attenant à presque tous les bureaux de l’Elysée. C’est avec étonnement, que je vis passer, puis même, pour certains, s’asseoir et lire leurs notes à mes côtés comme Claude Guéant, le secrétaire général de la Présidence, Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de M. Sarkozy, Eric Woerstc le ministre du Budget, et Mme Nadine Morano, cette toute nouvelle ministre censée marquer l’irruption de la province française dans le microcosme parisien. Faut-il s’étonner qu’elle fut la seule à ne pas me saluer, les autres occupants et visiteurs du palais présidentiel, n’ayant pas manqué, malgré leur notoriété, de le faire très courtoisement ? Humilité ou simple courtoisie ? J’allais, probablement, d’étonnement en étonnement, puisque mon œil exercé me conduisit, rapidement, à relever la sobriété des lieux, les peintures défraîchies, les décorations discrètes et les huissiers, somme toute, des plus naturels dans leur comportement. Comment ne pas céder à la stupéfaction après avoir connu un certain faste au siège de la présidence de la République en mon pays ? Mais, voilà qui nous éloigne, quelque peu, de notre sujet et qui risque de me faire étiqueter parmi les «partisans de la France». Enfonçons le clou, alors ! J’avoue avoir été conquis par le personnage d’Henri Guaino, sa rigueur intellectuelle dans la réflexion et son application presque scolaire à l’ouvrage. J’ai pu, subreptiscement, observer les réponses à mon questionnaire écrites de sa main, raturées parfois, souvent complétées hors marge. La profusion de références historiques qu’il aime à invoquer et les citations heureuses avec lesquelles il consolide son plaidoyer indiquent la marque, incontestablement, d’une grande culture. C’est, cependant, par son caractère trempé que M. Henri Guaino force l’admiration. Tout comme le projet d’Union pour la Méditerranée qu’il porte sur ses épaules, allais-je dire, j’ai évoqué dans l’entretien l’image du rocher décrite dans le mythe de Sisyphe, c’est avec conviction que Henri Guaino épouse toutes ses idées qu’il construit avec une logique implacable même s’il les habille d’un florilège de fleurs qui s’exprime, alors, sous forme de sentiments puissants et vigoureux. Beaucoup de bienpensants, dans le propre pays de Henri Guaino, lui reprochent, justement, d’habiller seulement des idées qui, parfois, ne sont pas siennes, sans qu’il ne s’attarde, pensent-ils, sur leur substance ni sur leur pertinence. Gare à ceux qui se méprennent sur la rigueur morale de Henri Guaino – ne défendre que ce en quoi il croit, voilà son crédo – ni même sur sa vigilance intellectuelle, j’allais dire épistémologique — l’Union européenne a beau avoir dévié le projet méditerranéen de sa vocation initiale, il est convaincu que la nature finira par rétablir, forcément, le cours des choses…-L’entretien très animé et très convivial qui m’a permis d’approfondir ma connaissance de cette personnalité singulière en France, n’a fait que confirmer mes appréhensions. Pour aussi fines que soient ses expressions et son style, l’homme est fait d’un bloc. J’ai eu à m’en convaincre dans l’exposé transparent et sans concessions auquel il se livre à propos de la repentance : «Oui pour reconnaître les méfaits du colonialisme, non pour que les jeunes Français expient pour des fautes dont ils ne sont pas responsables. Bâtissons ensemble l’avenir plutôt…». Pour tout ce qui concerne son itinéraire individuel et les questions de politique intérieure française, j’ai découvert un Henri Guaino très au fait de l’évolution du monde moderne mais resté, cependant, profondément, attaché à son terroir. Convaincu que la réforme de la société française était un impératif incontournable, il n’en refuse pas moins, obstinément, que cette réforme puisse intervenir au prix du reniement de cette France profonde qu’à son insu, peutêtre, il incarne, le mieux, dans l’équipe du président Sarkozy. Sur les questions de politique étrangère, j’ai observé, contre toute attente, de la retenue dans les propos avec un souci pédagogique de ne pas interférer, pour l’heure du moins, dans un autre domaine diplomatique que celui dont il a la charge, expressément, «l’Union pour la Méditerranée». Faut-il en conclure que Henri Guaino se plie aux convenances et que Alain Juppé, plus libre de ses mouvements, se démarque plus à l’aise de l’inclination atlantiste qui marque les rapports de la nouvelle politique étrangère et de défense française ? Tenons-en nous à «l’Union pour la Méditerranée». Henri Guaino semble sincère dans sa défense du projet, tout à fait imprégné de ses enjeux, de son champ d ’ amplitude historique et stratégique ainsi que du rôle qui échoit à chacun des acteurs. Il affirme, sans formule de complaisance, que l’Algérie a perdu du temps et qu’elle aurait dû occuper, d’emblée, sa place de partenaire stratégique dans une démarche qui, ce n’eut été les préventions européennes, aurait pu être l’occasion d’un vrai ressourcement gaullien… Henri Guaino n’est pas dupe des réserves exprimées ça et là tant par les partenaires européens que par les voisins de la rive sud de la Méditerranée. Ce n’est sûrement pas Henri Guaino que le président Sarkozy pourrait dépêcher comme émissaire spécial à Bruxelles au siège de l’Union européenne. Il pourrait bien être son émissaire, par contre, auprès des partenaires du projet méditerranéen dans la rive sud de la Méditerranée et il l’a été. Et la fracture au sud entre les régimes en place et les sociétés civiles, souvent à peine naissantes ? Autant dire où sont la démocratie, les libertés politiques et la liberté d’entreprendre ? Bien sûr, ce sont là, assure Henri Guaino, des valeurs communes à l’humanité entière. Mais tout en affirmant que c’est le développement seul qui permet la consécration durable de la démocratie, il n’est pas loin d’interpeller, au moins symboliquement, les élites de cette rive sud de la Méditerranée leur assénant que «ce n’était pas à l’Occident d’accomplir, par procuration, les révolutions démocratiques dont seraient en attente leurs peuples». Quelle impression est restée à l’issue de cet entretien des plus denses et des plus vifs ? Henri Guaino est habité par l’Union méditerranéenne, incontestablement. Il ne dédaigne pas lorsqu’il en est présenté comme l’artisan autant que le poète. Sur le fond, encore une fois, il n’est pas niais. Il mesure la difficulté de la tâche et s’extasie que l’espace méditérranéen ait pu reconquérir sa dimension stratégique. Henri Guaino, qui refuse d’imaginer l’échec de cette démarche où il s’est totalement investi, a eu l’amabilité de laisser la porte ouverte pour que notre entretien se prolonge après la tenue du sommet du 13 juillet 2008. Pour rendre compte de son état d’esprit vis-à-vis du projet d’Union pour la Méditerranée, j’avais évoqué le mythe de Sisyphe. Avec un sens de la répartie tout de symbole, Henri Guaino contourne l’éceuil. «Il faut imaginer Sisyphe heureux», dit-il.

ITINÉRAIRE PERSONNEL

Mohamed Chafik Mesbah : Sans trop nous laisser fantasmer sur la question, il est permis de s’interroger si vos origines familiales, comparées à celle du célèbre écrivain Albert Camus, ne vous ont pas prédisposé, à travers une enfance singulière faite de privations et de dénuement, à un même destin sinon pathétique du moins contrarié. Vous acceptez cette filiation camusienne ?
Henri Guaino : J’ai beaucoup d’admiration pour Camus qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle. Mais je n’ai connu dans mon enfance ni privations ni dénuement. Je suis né dans un milieu modeste mais j’ai eu une enfance heureuse et je n’ai manqué de rien, j’ai eu toute l’affection qu’un enfant peut désirer. Et sous le soleil, la pauvreté se vit mieux qu’ailleurs.
Ces privations d’enfance semblent vous avoir prédisposé à une quête de connaissances et de savoir d’apparence toujours inassouvie, comme si vous étiez guidé par une volonté farouche de revanche sur le sort ?
Je n’ai jamais été animé par l’esprit de revanche mais par la soif de savoir. Et je suis né dans un milieu pour lequel l’école constituait la seule voie de promotion sociale où les parents étaient prêts à se sacrifier pour que leurs enfants réussissent leurs études.
Est-ce que l’expérience accumulée grâce à votre scolarité, tous cycles confondus, vous laisse conclure que les thèses de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale sont fondées. Vous vous rappelez, en effet, que Pierre Bourdieu considérait que l’élite intellectuelle en France se reproduisait en vase clos…
Je crois que Pierre Bourdieu n’avait que partiellement raison. Longtemps la République s’est montrée capable d’assurer la promotion sociale par l’école pour beaucoup d’enfants de milieux modestes. C’est lorsque l’école de la République s’est affaiblie, lorsqu’elle a renoncé à être une école exigeante qui cherchait à tirer tous les élèves vers le haut que la promotion sociale a régressé et que la reproduction sociale s’est amplifiée. Pour ma part, je dois tout à l’école de la République.
Très franchement, quel était, à cet égard, votre état d’esprit, lorsque l’Ecole nationale d’administration vous fermait, symboliquement, ses portes, puisque vous avez échoué à plusieurs concours d’entrée successifs à ce haut lieu de formation de l’élite de la République ?
Je n’ai eu aucun regret ni aucune amertume. Je n’étais sans doute pas fait pour le conformisme intellectuel qu’on exigeait de moi. Je me suis dit que je prouverais autrement ce que je valais. Et c’est ce que je me suis employé à faire.
Dans le choix de vos études et de votre carrière, votre motivation profonde était de conquérir une place confortable dans les rouages de l’économie ou de l’administration ou de laisser une empreinte sur l’histoire ?
Quand on est jeune et un peu idéaliste, on s’imagine toujours qu’on est capable de laisser une empreinte sur l’histoire. Et puis la vie vous apprend que les choses ne sont pas si simples et si j’avais voulu chercher à conquérir une place confortable je crois que je m’y serais pris autrement.
Quel statut revendiquez-vous dans la société française ? Administrateur, économiste, homme politique ou intellectuel, je veux dire intellectuel retors ?
Pourquoi retors ? En général, je dis ce que je pense et je fais ce que je dis. Quant aux étiquettes cela ne m’a jamais beaucoup intéressé, j’essaie d’être moi-même et d’être utile, et c’est déjà beaucoup.
Après toutes ces contrariétés du destin, l’absence de gratitude du président Chirac et l’indélicatesse du Premier ministre Jospin pour ne citer que celles-là, vous gardez toujours de l’amertume ?
De l’amertume non, peut-être parfois de l’indignation ou de la colère, mais surtout de la frustration, celle de ne pas avoir eu les moyens d’accomplir plus de choses.
Avec votre arrivée à l’Elysée, c’est, quasiment, la première fois, que vous accédez à un poste qui semble vous convenir. C’est, vraiment, le bonheur parfait ?
Le bonheur parfait ? Vous connaissez le mot de De Gaulle à Malraux : «Malraux, le bonheur c’est l’idéal des imbéciles.» Ce que je fais est passionnant et j’ai le sentiment d’être utile, c’est tout.

L’ORGANISATION DE LA RÉFLEXION STRATÉGIQUE À L’ÉLYSÉE

Nous voilà, à présent, au stade de devoir décrypter la substance réelle de votre fonction à l’Elysée. En quoi consiste, donc, le statut de conseiller spécial ?
Précisément il est spécial. Depuis que François Mitterrand a créé ce titre pour Jacques Attali en 1981, aucun conseiller spécial n’a ressemblé à un autre. Pourquoi spécial ? Parce qu’il n’est pas enfermé dans un domaine particulier, parce qu’il a vocation à s’intéresser à tout, à s’occuper de tout.
Excusez-moi d’être brutal. Vous êtes un créateur d’idées – autant que possible audacieuses et pertinentes – ou tout juste un «porte- plume» du chef de l’Etat ?
Vous trouvez que j’ai une tête de porte-plume ? La tâche que je remplis auprès du président de la République est le fruit d’un engagement politique, moral, intellectuel, personnel.
Je reviens à la charge, votre rôle est de mettre en forme des idées produites par ailleurs ou de produire des idées et de les mettre en forme ?
Les deux ! Il m’arrive d’avoir des idées, il m’arrive de trouver celles des autres intelligentes, et je me retrouve dans celles que défend le président de la République.
Vous êtes crédité d’un tempérament difficile, tout comme, je le dis avec sympathie, Philippe Seguin qui fut votre mentor. Comment êtes-vous parvenu à établir l’équilibre avec toutes les fortes personnalités qui gravitent autour du président Sarkozy, notamment le secrétaire général Claude Guéant et le conseiller diplomatique Jean-David Levitte ?
Croyez-vous que l’on peut faire de grandes choses sans de fortes personnalités ?
Vous pensez que le fonctionnement actuel de l’Elysée, comparé au mode antérieur, sous les présidents successifs de la Ve République, présente une originalité réelle ? Elle se situerait au niveau des hommes, des méthodes ou des structures ?
Aucune présidence ne ressemble à une autre. Les hommes changent, l’époque aussi, on ne peut pas gouverner aujourd’hui comme en 1958 ou comme en 1981. Et puis il y a le quinquennat qui contraint à une présidence plus active parce que plus courte et coïncidant avec les échéances législatives.
La présidence de la République française est parvenue, selon vous, à développer une plus grande oreille d’écoute en direction de la société française et à produire une meilleure réflexion stratégique ?
Le problème de la réflexion stratégique se pose à tous les Etats dans le monde globalisé d’aujourd’hui. Je crois qu’il nous manque quelque chose capable de jouer le rôle que joua au début des trente Glorieuses le Commissariat général du plan que j’ai dirigé dans les dernières années de son existence. Je crois que c’est un domaine où il nous reste de grands progrès à faire par rapport à ce qu’ont su accomplir les générations d’après-guerre.

LA PROBLÉMATIQUE DE LA RÉFORME DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE

Aussi «homme de l’ombre» que vous affirmez l’être, votre parcours politique et votre itinéraire intellectuel vous ont poussé, forcément, à vous ouvrir aux questions de gouvernance publique. Vos fonctions actuelles vous amènent, cependant, à envisager ces questions sous l’angle plus spécifique de cette problématique – récurrente – de la réforme de la société française. Cette réforme vous paraît à ce point indispensable ?
Je ne me suis jamais défini comme un homme de l’ombre. Je n’aime agir qu’au grand jour. Il est vrai que la question du pilotage des réformes est aujourd’hui centrale dans toute réflexion sur le fonctionnement de l’Etat. Ce qui me frappe depuis longtemps c’est que la politique consacre beaucoup de temps à réfléchir sur les objectifs qu’elle veut atteindre mais insuffisamment à la manière d’y parvenir. Comment passer de la situation actuelle à celle qu’on souhaite, voilà, me semble-t-il, la grande question à laquelle la politique doit répondre parce que la politique doit composer avec les réalités et avec les gens tels qu’ils sont, avec leurs sentiments, leurs passions, leurs croyances, leurs intérêts. Comment associer les citoyens à la réforme, comment leur donner le sentiment que l’on écrit une histoire avec eux, ce sont des questions qu’on ne peut pas éluder.
Examinons, en premier lieu, les réformes institutionnelles. En quoi sont-elles indispensables ? En quoi la Constitution de la Ve République serait déjà dépassée ?
La Constitution de la Ve République a besoin d’être adaptée aux conséquences du quinquennat et aux conditions de notre époque. Mais elle n’est pas dépassée et il ne s’agit en aucun cas d’en modifier les grands équilibres. Depuis 1958, elle a permis à la France d’être gouvernée, c’est un trésor inestimable que nous ne devons pas dilapider.
Des critiques autorisées contestent le déplacement de pouvoir qui, en France, au détriment des Assemblées élues, se dessine au profit des groupes d’experts. Ce n’est pas là, en effet, une source de détournement de la souveraineté populaire ?
Le gouvernement des experts menacent toutes les démocraties modernes. C’est une menace qu’il faut absolument conjurer parce que la montée de pouvoir des experts va de pair avec l’affaiblissement de la responsabilité politique. A qui les experts rendent-ils des comptes ? Devant qui sont-ils responsables ? Une République d’experts serait une République totalitaire, comme la république de Platon.
Vous semblez développer des thèses économiques atypiques pour le microcosme parisien. Pour réformer l’économie française, vous estimez qu’il suffit juste de s’en référer à la pharmacopée de la commission Attali ou bien considérez-vous que le mal, d’ordre structurel, exige une thérapie bien plus radicale ?
Je n’ai jamais cherché à être atypique en matière économique. Simplement, il arrive que ce que l’on appelle l’orthodoxie économique soit contraire à tous les enseignements de la science économique et il n’est pas inutile de le faire observer de temps en temps. S’agissant du rapport Attali, il contient beaucoup d’idées et beaucoup de propositions de réformes structurelles dont certaines sont naturellement discutables. Ce qui est certain c’est qu’on ne résoudra pas les problèmes économiques et sociaux de la France sans des changements en profondeur.
Chômage structurel, déficit des dépenses sociales, manque de productivité de l’industrie française, retard de l’économie du savoir par rapport aux standards internationaux les plus brillants, quelle thérapie proposez-vous ?
Pour aller à l’essentiel, la France accumule un retard d’investissement qui freine dramatiquement son potentiel de croissance. Le remède c’est d’investir massivement pour rattraper ce retard.
Vous comptez parmi les concepteurs du fameux mot d’ordre «réduire la fracture sociale» qui avait marqué la campagne électorale du président Chirac. Si vous semblez admettre, ainsi, que la société française est marquée par trop d’inégalités, comment agir, selon vous, pour résorber cette fracture sociale ? Quel est, à cet égard, le modèle d’organisation de société – modèle socialdémocrate suédois ou modèle ultra-libéral britannique – qui vous semble à même de garantir la justice sociale la plus parfaite ?
Il n’y a pas de justice sociale parfaite et pour moi le meilleur modèle c’est le modèle républicain au sens qu’en France on donne à ce mot. C’est ce modèle auquel je dois tout. La fracture sociale c’est le résultat d’un renoncement aux principes républicains dans lequel l’école jouait un rôle majeur et dans lequel l’Etat était une force de modernisation alors qu’aujourd’hui la bureaucratie a plutôt tendance à nourrir le conservatisme.
En quoi consiste la modernisation de la vie politique française que semble vouloir incarner le président Nicolas Sarkozy ? C’est une hyper-présidentialisation du régime ? C’est la dilution du clivage traditionnel gauche-droite ? C’est la subordination de la démocratie institutionnelle à la démocratie représentative ? Levez donc les ambiguïtés…
La dilution du clivage droite-gauche a été engagée depuis longtemps, depuis que le collectivisme a cessé d’être une alternative. Au demeurant dans la politique française, il y a toujours eu de forts courants politiques qui aspiraient à le dépasser, rappelez-vous du général de Gaulle : «La France ce n’est pas la droite, la France ce n’est pas la gauche, la France c’est tous les Français». L’ouverture pratiquée par Nicolas Sarkozy doit être située dans cette perspective : en finir avec le sectarisme, avec l’enfermement dans des étiquettes partisanes qui n’ont plus beaucoup de signification, privilégier les compétences et l’engagement en faveur de l’intérêt général. C’est depuis toujours le rôle du président de la République, élu de la nation que de s’efforcer de rassembler tous les Français et d’incarner l’unité de la France. Nicolas Sarkozy a dit : «Je veux être un président qui gouverne» et Georges Pompidou avait dit exactement la même chose en 1969. Il n’y a pas d’hyper-présidentialisation, il y a la poursuite logique d’un mouvement entamé dès les débuts de la Ve République et que l’élection du président de la République au suffrage universel a renforcé.

Vous passez pour un «souverainiste». Quelle denrée rare et quelle position difficile en ces moments où la mondialisation impose ses contraintes jusqu’aux projets diplomatiques des pays membres de l’Union européenne ! Où se situe, pour le souverainiste que vous êtes, le point d’équilibre entre la souveraineté nationale et les impératifs de solidarité européenne et atlantique ?
Je ne me suis jamais défini comme un souverainiste, je n’aime pas ces étiquettes qui sont des enfermements et qui dispensent de réfléchir de façon autonome. Cela dit je ne crois pas du tout que les Nations sont fatalement condamnées par la mondialisation dès lors qu’il existe une volonté politique de maintenir une souveraineté nationale, c’est-à- dire le droit d’un peuple à disposer de lui-même. Quant aux points d’équilibre entre souveraineté nationale et impératifs de solidarité européenne et atlantique, il est atteint quand on cesse de confondre la solidarité avec le renoncement.
Le discours de Dakar dont la paternité vous est attribuée – que vous revendiquez même – aurait comporté des relents de racisme contre les peuples de l’Afrique noire. Juste pour l’intérêt pédagogique, ne croyez pas que je partage les critiques qui vous sont adressées, je reviens à la charge : «Quelle est, au plan philosophique, votre position vis-à-vis de toutes les théories racistes connues ?»
Je ne revendique rien du tout, ce discours est le discours du Président donc de la France, mais je suis prêt à en assumer chaque mot. Il n’y avait évidemment rien de raciste dans celui-ci, comme l’ont d’ailleurs reconnu des intellectuels aussi peu sarkozystes que Jean Daniel et Jacques Julliard. Et je vous rappelle que le Président sud-africain Tabo M’beki a félicité le président Sarkozy pour ce discours. Quant au racisme, rien n’est plus étranger à mes convictions les plus profondes que cette idée folle qu’il pourrait y avoir des races inférieures et des races supérieures, ni même qu’il y eut des races. Il n’était d’ailleurs nulle part question de race dans le discours de Dakar.
A propos de l’exigence de repentance que mettent en avant les autorités officielles algériennes dans leurs relations avec la France, vous considérez cette revendication comme légitime ou un prétexte pour un débat sans objet ?
La repentance c’est la concurrence des mémoires et des souffrances. Maintenant, il ne faut plus ressasser le passé mais regarder vers l’avenir comme l’ont fait de Gaulle et Adenauer à propos de l’Allemagne et de la France. Imaginez De Gaulle disant aux Allemands : «Expiez d’abord, nous verrons après.» Nous avons un avenir commun à bâtir avec l’Algérie, bâtissons-le dans une fraternité qui nous vient de l’histoire et de la géographie, c’est-à-dire dans la compréhension, le respect et la solidarité.
Pourquoi admettre ce devoir de repentance lorsqu’il concerne le peuple juif et le rejeter dès lors qu’il s’agit du peuple algérien ?
Reconnaître que des fautes, que des crimes ont été commis c’est assumer l’histoire. Mais demander aux fils d’expier les fautes de leurs pères c’est absurde et c’est compromettre l’avenir, lisez le fameux discours du général de Gaulle à la jeunesse allemande en 1962. Je voudrais rajouter que pour ce qui me concerne ma France entre 1940 et 1944 n’était pas à Vichy. C’était celle des Français libres et des mères qui cachaient des enfants juifs parmi leurs propres enfants. Mais je reconnais l’énormité du crime que constitua la solution finale qui interpelle ma conscience et la conscience universelle.
Faut-il considérer que la France historique est à ce point faible qu’elle ne peut solder, sereinement, son passé colonial ?
La France regarde son passé colonial en face. Et puisque vous parliez tout à l’heure du discours de Dakar, je crois qu’aucun Président de la République française n’avait jamais été aussi loin dans la reconnaissance des fautes de la colonisation. Mais regarder l’histoire en face ne débouche pas fatalement sur la repentance. Il y a eu des fautes, il y a eu des crimes, mais il y a eu aussi des colons qui n’étaient pas des exploiteurs, qui n’étaient pas des criminels. Vous parliez de Camus tout à l’heure qui aimait tant l’Algérie. Moi je me reconnais dans Camus. Ma France c’est celle de Camus, ce n’est pas celle des exploiteurs, ce n’est pas celle des bourreaux. Permettez-moi de vous rappeler ce qu’écrivait Camus : «Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même. Il est dangereux en tout cas de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. Je crois en Algérie à une politique de réparation, non à une politique d’expiation. C’est en fonction de l’avenir qu’il faut poser les problèmes, sans remâcher interminablement les fautes du passé. Et il n’y aura pas d’avenir qui ne rende justice en même temps aux deux communautés d’Algérie».

L’UNION MÉDITERRANÉENNE

Votre adhésion au projet de l’union méditerranéenne, affirme-t-on, serait d’ordre émotionnel alors que celle des diplomates du Quai d’Orsay serait d’essence pragmatique, ce distinguo vous agrée ? Opposer l’un à l’autre est parfaitement idiot. On ne fait de grandes choses que par passion. L’Union pour la Méditerranée ne peut naître que d’un grand rêve de paix et de civilisation mais depuis le début la démarche a toujours été pragmatique.
Finalement, où se situe cette union méditerranéenne entre construction émotionnelle et projet concret ? C’est un projet concret porté par une grande passion. Entre les desseins stratégiques invoqués au départ – réduire la fracture entre les deux rives, faire émerger un espace de codéveloppement harmonieux, favoriser une cogestion inspirée par un esprit de parfaite égalité – et les projets ou mécanismes mineurs, finalement, retenus par l’Union européenne, ce n’est pas le sabordement, pur et simple, du projet dans sa substance ?
Dans l’esprit de l’accord franco-allemand, il s’agit bel et bien de refonder Barcelone sur le principe d’un partenariat égalitaire entre le Nord et le Sud et de mettre en œuvre des projets concrets autour desquels pourront se nouer des solidarités de plus en plus étroites, comme ce fut le cas en Europe avec la méthode Monnet. D’une certaine manière cette refondation de Barcelone est plus ambitieuse que le projet initial, à condition que le Nord fasse réellement un effort sur lui-même pour partager le pouvoir et les responsabilités avec le Sud et que les pays du Sud acceptent de travailler ensemble. C’est là-dessus que se jouera dans la durée le succès ou l’échec de cette initiative.
L’observateur avisé peut constater cette rupture qui affecte le processus de réflexion diplomatique en France. D’un côté, le Quai d’Orsay, qui paraît dépité d’avoir été dessaisi de la conduite des projets diplomatiques stratégiques du pays, et, de l’autre, l’Elysée, triomphant et impérial qui s’est saisi de la réalité de la stratégie de l’Etat français, idées et mise en œuvre des idées. Cela ne risque-t-il pas de nuire à la cohérence de la politique française à l’étranger et à son efficacité ?
Sous la Ve République c’est le président de la République qui décide de la politique étrangère de la France. Il ne peut y avoir qu’une seule politique étrangère, qu’une seule diplomatie.
Vous considérez qu’il n’y a pas eu de précipitation dans le lancement de ce projet ? Précipitation, donc fatalement erreurs méthodologiques…
Non. Quand vous voulez changer les choses à ce point, quand vous voulez rompre avec les habitudes de pensée et les comportements du passé, vous n’avez pas le choix, vous devez bousculer l’ordre établi, provoquer le débat d’idées. C’est ce que la France a fait en lançant cette initiative. Ce faisant, elle a fait bouger les lignes et elle a permis que ce qui, il y a encore quelques mois, paraissait impossible soit aujourd’hui prêt de se réaliser. C’est tout ce qui compte. Serait-on parvenu à un meilleur résultat en s’y prenant autrement ? Nul ne peut répondre à cette question, ce que je sais c’est que je n’ai entendu personne proposer autre chose. Pour faire bouger les choses, il fallait prendre des risques, le président Sarkozy les a pris et il a eu raison car sinon il ne se serait rien passé du tout.
En tous les cas, cette rupture de cohérence se prolonge, apparemment, au-delà de cette seule ligne de fracture. L’absence de consensus interne en France autour du projet d’union méditerranéenne, c’est la marque de l’impréparation et de la précipitation méthodologiques ou le reflet d’un désaccord de fond entre les différentes sensibilités que comporte la société française ?
Il y a peut-être des gens en France qui n’ont pas compris que l’avenir de la France et de l’Europe se jouait d’abord au Sud mais ce n’est pas bien grave, après tout la démocratie ce n’est pas le consensus à tout prix mais la libre confrontation des idées. Ce qui est important c’est qu’en fin de compte, il y a une politique de la France, il y a une volonté française qui s’exprime.
Savez-vous que les opinions publiques dans les pays arabes ne sont pas loin d’emboîter le pas au Président libyen lorsqu’il relève dans la démarche européenne une sorte de dédain pour les pays de la rive sud dont le concours est, pourtant, sollicité ?
C’est la raison pour laquelle il faut refonder Barcelone sur la base d’un partage des pouvoirs et des responsabilités. Si Barcelone n’a pas tenu toutes ses promesses c’est parce qu’il reposait sur un déséquilibre entre le Nord et le Sud et parce qu’il était la propriété de l’Europe qui au fond décidait de tout. Ce qu’il faut organiser c’est une copropriété, c’est une gouvernance réellement partagée ; ce qu’il faut c’est passer d’une situation où l’Europe aide et assiste les pays du Sud à une situation où les pays européens et les pays du Sud décident ensemble, travaillent ensemble. Le but c’est la coopération, le codévelopepment, le coinvestissement, la cogestion et la codécision. C’est la raison d’être de l’Union pour la Méditerranée.
J’interpelle l’intellectuel en vous, pas le politique. Vous pensez que le développement des pays de la rive sud est possible en dehors de l’avènement de la démocratie et la libre entreprise ?
Je crois que c’est le développement et le recul de la misère qui créeront les conditions de l’avènement d’une démocratie plus vivante. Je crois que si l’on attend d’avoir partout une démocratie parfaite pour travailler ensemble au développement économique, social et humain de la Méditerranée, il ne se passera rien avant longtemps. C’est en travaillant ensemble que les peuples apprendront à mieux se comprendre, à mieux se respecter, à s’ouvrir davantage. C’est cela le pari de l’Union pour la Méditerranée. Je crois qu’on ne résoudra rien si l’Europe prétend donner des leçons au Sud.
Les deux chantiers majeurs qui auraient pu susciter l’adhésion des sociétés de la rive sud se rapportent au partage du savoir et des connaissances et à la libre circulation des personnes. Sur ces deux questions, justement, la France, autant que l’Union européenne, semblent plus fermées que jamais…
Tout d’abord je trouve que le projet d’Union pour la Méditerranée suscite un large écho dans les sociétés civiles de la rive sud. Il est vrai qu’elle ne réussira que si elle devient l’affaire de tous et pas seulement celle des Etats ou des bureaucraties. Elle réussira si elle devient un cadre pour le partage du savoir et des connaissances, si elle contribue à résoudre les problèmes qui touchent les gens comme l’eau, l’alimentation, l’énergie, la sécurité et aussi la circulation des personnes. Elle va offrir enfin un cadre pour discuter, pour gérer ensemble entre le Nord et le Sud, les problèmes de mobilité, d’immigration qui n’ont pas de solution si les flux ne sont pas gérés en commun et si le codéveloppement ne devient pas une réalité. Il faut bien comprendre que l’Union pour la Méditerranée c’est une chance historique pour échapper à la fermeture, au repliement sur soi.
Que reste-t-il des mécanismes institutionnels envisagés, au départ, pour l’union méditerranéenne ? La Commission de l’Union européenne qui a repris en main les rênes du projet refuse une existence propre à cette union…
Nous verrons bien ce qui sortira du sommet du 13 juillet. Mais l’idée d’une union de projets à géométrie variable est bien acceptée par tout le monde et le principe d’une coprésidence entre un pays du Nord et un pays du Sud ainsi que d’un secrétariat permanent composé à parité de fonctionnaires du Nord et du Sud pour incarner une gouvernance partagée sont sur la table.
Les opinions publiques de la rive sud de la Méditerranée considèrent, volontiers, que l’un des objectifs majeurs du projet actuel c’est en réalité l’ambition à peine cachée de consacrer la présence d’Israël parmi ses voisins arabes. Les régimes en place sur cette rive sud, quand bien même ils seraient disposés à accepter la présence par effraction d’Israël parmi eux, craignent beaucoup leurs opinions publiques. Si l’on note qu’aucun préalable n’est exigé d’Israël, n’est-il pas juste de considérer que c’est là une bien mauvaise manière d’aborder le conflit du Proche-Orient ?
Personne ne sera présent par effraction. Tous ceux qui ont accepté l’invitation de la France savent que tous les pays de la Méditerranée ont été sans exception invités. A qui un tel sommet rend-il le plus service ? A Israël ? A la Syrie ? Aux Palestiniens ? Au Liban ? Ou bien à tous ceux qui veulent créer les conditions du dialogue et les conditions de la paix, à tous ceux qui pensent qu’il y a en Méditerranée des problèmes vitaux qui ne peuvent être résolus qu’en travaillant ensemble, à tous ceux qui sont convaincus qu’au-delà des conflits d’aujourd’hui nous avons tous une responsabilité collective envers les générations futures ? Il faut regarder le sommet du 13 juillet tel qu’il s’annonce, comme une grande victoire symbolique non d’un camp par rapport à un autre mais de l’esprit de tolérance et de dialogue. Et je suis convaincu qu’à terme cela facilitera la résolution des conflits.
Certes, cela n’est pas, forcément, de la faute du partenaire européen. Mais comment, cependant, concevoir qu’un projet de cette dimension puisse tenir sur ses pieds lorsque d’un côté, avec l’Union européenne, vous avez une position homogène et solidaire et, de l’autre, avec la rive sud de la Méditerranée, vous avez des partenaires qui se présentent en rangs dispersés ?
C’est ce que l’initiative de l’Union pour la Méditerranée veut essayer de résoudre à travers les idées de copropriété et de gouvernance partagée. L’esprit de cette union c’est qu’il n’y a pas d’un côté le Nord et de l’autre le Sud mais qu’il y a le Nord et le Sud qui décident ensemble, travaillent ensemble, qui assument ensemble une part de destinée commune.
Et si ce projet d’union méditerranéenne reflétait, tout simplement, une division des tâches et des rôles entre l’Union européenne et l’Alliance atlantique ?
Comme leur nom l’indique l’alliance atlantique est atlantique, l’union méditerranéenne est méditerranéenne….
Que répondez-vous à ceux qui considèrent que la France est, en partie, responsable du retard dans le processus d’unité du Maghreb. Pourquoi ? Parce qu’elle se serait, rangée, de manière ostensible, sur les thèses marocaines dans le conflit du Sahara occidental…
Les peuples du Maghreb sont maîtres de leur destin et c’est à eux de résoudre les conflits qui les opposent. La France quant à elle souhaite ardemment qu’ils s’unissent le plus possible pour relever les défis auxquels ils sont confrontés.
Vous considérez légitime de financer, par des fonds prélevés des pays du Golfe arabe, les maigres chantiers de coopération sélectionnés pour ce projet méditerranéen ? Pourquoi ne serait-ce pas des fonds européens qui s’investiraient en lieu et place des fonds des monarchies pétrolières ?
Les chantiers sélectionnés pour le 13 juillet concernent la dépollution de la Méditerranée, l’eau, l’énergie, la protection civile, la sécurité alimentaire, le transport maritime, qui peut prétendre que ce sont là des petites ambitions ? Et le 13 juillet n’épuise pas le sujet. Le 13 juillet c’est un commencement, il y a beaucoup d’autres projets en gestation dont l’Union pour la Méditerranée favorisera la mise en œuvre en respectant le principe selon lequel ceux qui veulent avancer ne pourront en être empêchés par personne et qu’à l’inverse nul ne sera contraint de participer à des projets qu’il récuse. Le but c’est qu’il y ait très rapidement le plus de projets possibles, dans le plus de domaines possibles, c’est une très grande ambition. La caricaturer n’est pas un service à rendre aux peuples de la Méditerranée. Quant aux fonds qui seront mobilisés pour la réalisation de tous ces projets, nous irons les chercher partout où ils se trouvent, partout où des investisseurs sont prêts à investir pour la Méditerranée. Il ne s’agit pas de prélever, il s’agit d’inciter, de convaincre, de mobiliser tous les moyens, toutes les énergies, toutes les imaginations. Il s’agit de sortir de la logique d’assistance et de la logique bureaucratique. La logique bureaucratique c’est celle qui conditionne les projets aux ressources dont on dispose, la logique qui doit prévaloir dans l’Union pour la Méditerranée c’est la logique de la vie normale, celle où l’on élabore les meilleurs projets possibles et où ensuite on va chercher par tous les moyens à mobiliser des ressources pour les réaliser. Si l’argent vient du secteur public, tant mieux, s’il vient du secteur privé, tant mieux, s’il vient de l’Europe, tant mieux, s’il vient des pays du Golfe, tant mieux pourvu qu’il vienne.
C’est une évidence que le projet d’union méditerranéenne était destiné à tarir les sources d’insécurité lesquelles sont, essentiellement, d’origine interne et d’ordre sociétal. Vous ne pensez pas que cette vision, tout à fait pertinente de la problématique du développement, est absente du projet révisé par l’Union européenne ? Le projet actuel ne considère-t-il pas la rive sud comme un simple «pare-choc» face aux phénomènes du terrorisme et de l’émigration clandestine ?
Non. L’Union pour la Méditerranée sera ce que nous déciderons d’en faire ensemble. A chacun de prendre ses responsabilités, à chacun de s’engager pour faire en sorte que l’ambition originelle soit préservée.
Finalement, quelle avancée représente le projet actuel par rapport au processus de Barcelone ? Persistance de conflits périphériques latents ou gelés, inégalités croissantes entre les deux rives, renforcement de l’autoritarisme sur la rive sud avec renforcement du potentiel de révolte chez les populations, vous croyez que c’est avec la coopération entre les protections civiles que ces défis pourraient être abordés ?
La sécurité civile est aussi un défi important, à moins que vous ne considériez qu’essayer de répondre ensemble aux grandes catastrophes naturelles est un problème secondaire. Mais encore une fois, l’Union pour la Méditerranée a vocation à s’engager sur tous les fronts, je ne crois pas que l’eau, l’énergie ou l’alimentation soient de petits problèmes. Mais je crois qu’avec l’Union pour la Méditerranée nous pourrons traiter bien d’autres sujets comme l’éducation, la santé, la recherche, les inégalités…
Comment expliquer, à propos, cette absence chronique de synergie active entre élites des rives nord et sud de la Méditerranée dans le processus de réflexion qui s’est engagé ou qui doit s’engager autour de la pertinence de cet espace méditerranéen ?
Mais il y a une synergie active entre les élites des deux rives sur l’organisation de l’espace méditerranéen ! Personne n’a été tenu à l’écart. Il y a eu des colloques, des forums, des réunions, des échanges entre les élites du Nord et Sud. Il y a eu des propositions, des idées, des projets qui sont venus de partout pour enrichir l’Union pour la Méditerranée avant et après le 13 juillet. Quand toutes les académies des pays de la Méditerranée se réunissent à Paris pour discuter de l’organisation d’un espace scientifique méditerranéen, c’est bien le témoignage que toutes les élites méditerranéennes se sentent concernées et sont décidées à s’engager.
Cela vous indispose que d’aucuns pensent que le projet d’union méditerranéenne est perçu, en réalité, par le président Sarkozy comme un gadget, pas comme un projet d’intérêt stratégique ?
Il y a toujours des esprits chagrins, il y a toujours de gens qui sont sceptiques sur tout, il y a toujours des gens qui sont contents quand tout échoue. Au fond ce n’est pas bien grave, le président Sarkozy a voulu l’Union pour la Méditerranée, elle va naître et c’est tout ce qui m’importe.

DIGRESSIONS

Comment, donc, Henri Guaino, l’intellectuel atypique et Henri Guaino, le conseiller spécial du président de la République, arrivent-ils à concilier, dans la vie de tous les jours, leur comportement ?
Je n’ai jamais souffert d’un dédoublement de la personnalité.
Quelles sont vos lectures préférées ?
Je lis tout.
Et vos personnages historiques préférés ?
Ceux qui ont été portés par un grand rêve de civilisation comme Alexandre, Marc Aurèle, Napoléon ou De Gaulle.
Tenons-en nous à la France. Si vous aviez d’un côté, Napoléon et De Gaulle, et de l’autre, Danton et Saint Just, quel est le binôme dont vous vous sentiriez le plus proche ?
Napoléon et De Gaulle. Que serait devenue la République dont avaient rêvé Danton et Saint Just sans Napoléon pour sauver l’héritage de la Révolution ou sans De Gaulle pour sauver deux fois la République ?
Vous partagez avec Philippe Seguin une sensibilité aux questions sociales. Quelle est la théorie économique qui, selon vous, a le plus profité au développement du genre humain ? Quel est le modèle de réussite économique dans le monde qui, toujours au regard de votre fibre sociale, suscite votre admiration ?
La France des trente Glorieuses. Celle qui est née du programme du Conseil national de la Résistance et de la République gaullienne. Mais depuis le monde a changé, tout est à réinventer. Ce qui me paraît évident, c’est que le marché n’a pas toujours raison.
Supposons que le sommet du 13 juillet 2008 sur «l’Union pour la Méditerranée» débouche sur un échec et que le président Sarkozy décide de vous libérer de vos fonctions à l’Elysée. Psychologiquement, cette éventualité ne vous inquiète pas ?
Je n’ai jamais eu pour idéal de vie d’être conseiller à l’Elysée.
Libéré de vos charges actuelles, quelle serait votre vie après la vie à l’Elysée ?
Ce que je fais aujourd’hui est passionnant, mais j’ai eu une vie avant l’Elysée et j’en aurai une autre après.
Au début de cet entretien, nous avions évoqué Albert Camus dont l’œuvre toute entière porte l’empreinte de l’Algérie, sa muse nourricière. Beaucoup de ceux qui vous connaissent prédisent que vous resterez, malgré tout, attaché à cet idéal méditerranéen – même contrarié — et que vous continuerez de le porter à la manière du rocher du mythe de Sisyphe. Renouer avec le bonheur camusien en vous plongeant dans les splendeurs de Tipasa, cela ne vous tente pas ?
Il faut imaginer Sisyphe heureux…


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